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12 mars 2009 4 12 /03 /mars /2009 14:26

... ou  histoire du pont de Tarascon sur Ariège

Lorsque vous venez du sud, la curieuse silhouette du Sédours signale de loin le bassin de Tarascon, l’ancien pays des « Tarusques », cité par Pline dans son histoire naturelle.

 

Là, est née la ville de Tarascon, qui au seuil naturel de la haute montagne Ariégeoise, occupe la situation la plus favorisée de tout le val du Pays de Foix. Sa situation géographique, au carrefour de cinq vallées et au contact avec le piémont Ariégeois, avaient fait de Tarascon, jadis une des quatre villes maîtresses du Comté de Foix, un centre commercial assez important.

 

 

 

Le vieux pont de bois

Alors que le paysage vivant de l’ancien Grand Hôtel Francal, lové au pied du rocher qui accueille la tour du Castella, est aujourd’hui entrain de disparaître (actuellement en cours de démolition), qui connaît l’histoire du vieux pont de bois sur l’Ariège ? Sans doute peu de Tarasconais.

 

La ville vit, la ville agit, la ville existe quand au moins un pont rompt son isolement. Aussi, la problématique des voies de communication ne peut paraître étrangère à l’histoire de la vieille cité et nous ne pouvons la passer sous silence à cause des liens étroits qui rattachent au commerce et à la circulation le passage de cette capricieuse rivière.

 

Si la confluence de l’Ariège et du Vicdessos, lui donne déjà de sa personnalité, si l’ensemble pittoresque de l’ancien château surplombant la ceinture d’eau et le pont de pierre a inspiré de nombreux artistes, combien autrefois le passage de la rivière était une préoccupation quotidienne pour l’administration locale.

 

En effet, un des principaux obstacles à la circulation sur le chemin Foix - Ax était la traversée de la rivière de l’Oriège. Car les ponts étaient souvent en très mauvais état et réputés dangereux car généralement construits en bois.(1)

 

Et il importait donc, au plus haut point à la petite ville-marché de Tarascon, encore abritée derrière le reste de ses fortifications, d’avoir des ponts praticables. Ceci afin de permettre le commerce et l’approvisionnement de ses grandes foires annuelles qui faisaient sa renommée.

 

Ancienne « porte » à l’intérieur de la montagne  Ariégeoise, Tarascon a perdu de sa mémoire les problèmes de construction, d’entretien et les conflits qui sont nés au sujet de ses vieux ponts.

Car notre charmante cité en possédait jadis deux et même trois avec le pont de Sabart sur le Vicdessos. Mais les deux à la charge de la communauté étaient le pont d’Allat ou Alat, situé en amont , en limite avec la commune d’Ussat qui permettait le passage vers la haute vallée de l’Ariège, et puis le grand pont, plus urbain, dit « de la ville » aux portes du Barry du « cap del pount », situé au Nord-Ouest. (2)

 

Nous ne décrirons pas les deux ponts. Nous allons uniquement brosser l’histoire assez anecdotique du grand pont de la ville. La voici donc brièvement transcrite , tandis que les dates mises en exergue, constituent les jalons parlants de la marche inexorable du temps.

 

Le pont primitif

L’on peut penser que depuis la première occupation humaine du verrou surplombant la rivière il devait exister un pont. Mais il n’est point de mystère concernant son emplacement à l’époque médiévale.

Rive droite, la rue du pont vieux nous rappelle encore son existence ancienne. Et parfois, lorsque les eaux sont basses et claires, l’on devine ou imagine l’emplacement des piliers et aiguilles de bois dans le lit alors paisible de l’Ariège.

 

Celui-ci était situé cinquante neuf mètres en amont du pont de pierre actuel et bien entendu comme la plupart des autres ponts, il était bâti en bois.

D’après la description et le croquis de 1824, le seul à notre connaissance, il possédait six arches avec pour dimensions 45 mètres de long et 6 mètres de voie entre les appuis.

 

Mais, nous ferons ici appel à la première description qu’en donne un rapport de visite de 1346, et qui peut être retenue pour l’essentiel : « les pontaniers seront tenus metre quatres aiguilles a chaque cabailha du dit pont pour le bien soutenir et metrons sur chaque cabailha six barres et au dessus des hours ou palancon de la longueur de quatorze pans et le tiendront en bon état… ».

Celui-ci devait être en mauvais état car on trouve plus loin qu’il était trop étroit et mal entretenu, que si une bête de bât était engagée, on devait attendre son passage avant de traverser par crainte de tomber et de se noyer. (3)

 

Sur la rive droite, le vieux pont était fermé par un grand « portal » surmonté d’un couvert pour abriter le collecteur des droits de péage ou de pontanage, une taxe de circulation pesant sur les hommes et les bêtes. Côté le Barry du bout du pont, l’actuel faubourg Sainte Quitterie, on tirait une simple chaîne sous la protection d’une grande croix en bois. Il faut signaler que ce n’est uniquement que en l’an 1300 que le dit Barry du bout du pont fût réuni à la ville de Tarascon.

 

C’est au cours du 15ème siècle, que l’enceinte de réunification Barry-clos et la ville comprit l’entrée du pont en son sein, auparavant le vieux pont était hors des murailles sous l’unique surveillance du château.

 

Un pont à péage

On ignore en quel temps a été établi ce droit de pontanage.

On sait seulement par un acte de donation de 1239, que les consuls de Tarascon jouissaient des droits de péage du pont.

En 1258, le Comte de Foix donne à la ville le droit de leude, de mesurage et de pontonage.

 

En 1259, le Comte Roger-Bernard de Foix, donna et concéda à un certain Guillaume Andarrani et à ses descendants, le pont de Tarascon, situé sur la rivière de l’Oriège, proche du moulin de Guillaume Aniau.

Le preneur s’obligea à l’entretien du pont et en cas de négligence de sa part, il fut convenu que le droit inféodé reviendrait au Comte et à la communauté de Tarascon. Ce qui arriva , Andarrani déguerpit car ne remplissant pas les conditions qui lui avaient été imposées dans l’acte de bail.

 

Les Consuls inféodèrent en 1283  le pont de la ville à Guillaume Bayardi, Pierre et Raimond Marty avec les droits qui en dépendaient , à la charge de le tenir en bon état..

Le 30 septembre 1286, le Comte accorde aux consuls l’immunité du droit de leude, gabelle et péage.

 

Ce privilège de pontanage dont jouissait la cité de Tarascon encore attesté par le bail à fief de 1299 et par les procès-verbaux de visite de 1342 et 1346, était donc très vieux et incontestable.

 D’ailleurs tous les différents Comtes de Foix et ensuite les rois de France reconnurent parmi l’ensemble des privilèges ce droit de péage.

Tel l’extrait de 7 décembre 1445 du grand livre blanc ou inventaire des titres des anciens des Comtes qui indique : « ...Item en lo loc de Tarascon, Monseignor lo Comte Solia aber Certain Bladage, per los ponts que debia tenir à Tarascon , mas es estat baillat à nouvel fief als hommes que son tenguts de tenir les Ponts condreits... ».

Ceci prouve d’abord que les Comtes étaient obligés d’entretenir les ponts ; qu’ils les ont tous inféodés et que le droit de Pontanage était payable en grain.


En 1445, les droits de péage devaient paraître considérables puisque pour éluder ces taxes, nombreux étaient ceux qui passaient par la vallée d’Arnave pour gagner le Lordadais et la vallée d’Ax. Aussi, le Comte Gaston permit aux consuls de Tarascon de lever et d’exiger sur ceux qui passeraient par le chemin et vallon d’Arnave, le droit de pontanage tel qu’il se percevait sur les ponts et lieu de Tarascon. (4)

 

Ce droit de pontanage était affermé par les consuls à prix d’argent pour une année. Tout au du 16ème siècle on remarque que les fermiers du pont étaient ordinairement de Les Cabannes.

Les deux ponts de Tarascon étaient les plus importants de tout le Pays de Foix et tous les villages de l’amont jusqu’à Mérens et Vicdessos étaient abonnés au droit de pontanage de Tarascon.

Toutes les personnes empruntant le pont, trouvaient consignées à son abord sur une pancarte de « taule ou d’airain » les tarifs bien lisibles des différents droits à acquitter. (5) 


Si les droits perçus fournissaient à la ville une part appréciable de ses revenus, ils évoquent aussi la vie habituelle des chemins de la Haut Comté, de par leurs détails : « … mulets isolés ou en caravane, chargés de fer, de lin, de tissus ou encore de vin, de grains, de troupeaux de vaches, moutons, chèvres enfin ânes, chevaux ou mulets sans charges … ».

 

Voici quelques tarifs perçus en 1724 :

3 deniers tournois pour chaque bête affine passant sur le grand pont

6 deniers tournois pour chaque cheval, jument ou mulet

2 sous tournois pour chaque charrette ou voiture

6 deniers tournois pour chaque bœuf ou vache

1 denier tournois pour chaque mouton, brebis, chèvre ou bouc.

Lorsque le retour a lieu le même jour par le pont, ces droits ne peuvent être perçu qu’une seule fois.(6)

 

Les dénombrements de 1669 et 1736, et la reconnaissance de 1672, fixent le droit de pontanage : «...à une mesure de seigle pour chaque famille qui a bête de bât, ou de voiture, et moitié moins pour celles qui n’en ont pas et ce depuis le lieu de Montoulieu consulat de Foix jusque au lieu appelé le fach de gueytes qui est entre Saurat et Massat et de là al pas de Sabart, et dudit pas jusques au lieu appelé le pas d’Arteich qui est au dessus de Siguer , à ce compris le lieu de Saurat et tous les autres lieux qui sont dans les limites ; comme aussi prend (la communauté de Tarascon) un denier et demi pour chaque bête à bât, bœuf ou vache qui passent sur le dit pont, pour ceux qui ne sont pas compris dans lesdites enclaves, et un sol six deniers pour chaque cent de brebis ou moutons ». (7)


En 1760 on observe : «… que le revenu du pont se consomme tous les ans au moyen des réparations qu’on est obligé d’y faire et on peut dire que le dit pont est plutôt à charge qu’avantageux pour la communauté».

 

Les Consuls de Tarascon, qui avaient successivement fait condamner pour non paiement de l’abonnement la plupart des communautés sujettes à ce droit : 1355 Mercus, 1356 Vaychis, 1540 Saurat, 1612 Montoulieu et Seignaux, 1615 la ville d’Ax, 1644 des particuliers d’Arignac, 1647 et 1649 Siguer, 1656 Rabat, 1670 Montoulieux, Seignaux, Larnat, Orgeix, Tignac et Sorgeat, en 1671 Château Verdun et Miglos….

… seront privés du droit de péage et de mesurage suite à un jugement de l’année 1676. Ces droits seront rendu à la communauté en 1681.

Mais un arrêt du conseil d’état du 29 août 1724 demande aux consuls Tarasconais de bien vouloir justifier, encore une fois, du-dit droit de péage.

Aussi, faute d’avoir fournit dans les délais les titres justificatifs de cette ancienne jouissance la communauté perdit encore provisoirement le 10 mars 1771 son droit de pontanage.

 

Pour l’entretien de ses ponts, la ville ne possédait plus que le droit d’aide, une taxe qui se perçoit sur la viande des boucheries, sur l’huile, le sel et autres denrées comme le vin. La communauté récupérera en 1776 ce droit de péage afin de l’abandonner quelques années après sous la condition d’une aide à construire en pierre.

 

Pont de Province

Jusqu’au 18ème siècle le grand pont était considéré comme un des plus importants de tout le Pays de Foix.

En 1779, il était toujours à la charge de la communauté. Tarascon fît l’offre de céder le pont à la province et d’abandonner définitivement son droit de péage. Grâce à l’influence de l’évêque de Pamiers sur les états la cession eût lieu, la communauté ne participant plus qu’à la moitié des charges de construction ou de réparation du dit pont et la province pour l’autre moitié.

 

 

De torrents en rivières…

…les inondations produites par le débordement de l’Ariège et du Vicdessos continuaient de provoquer dans le pays les plus grand ravages. Elles emportaient souvent le frêle pont de bois comme un fétu de paille. Et lorsqu’il n’était en totalité détruit, il devenait temporairement impraticable.

 

En 1668, une inondation emporte le moulin du Pas situé en amont ainsi que le grand pont. (8)

 

En 1702 : «… les deux rivières grossirent si fort qu’elles emportèrent la chaussée du moulin du Pas, le grand pont qui sert de communication non seulement à la haute  et basse ville, mais encore à la plus grande partie des lieux du voisinage dont la communication est absolument nécessaire pour leur subsistances et celle de la communauté… et dont le préjudice après le malheureux accident de l’incendie du Barry clos est un surcroît d’accablement…». (9)

 

Les inondations de notre siècle paraissent d’ampleur très modérées en comparaison de celles des siècles antérieurs.

En 1705 toutes les rivières du Comté débordèrent emportant les ponts de Saverdun, de Pamiers, de Vicdessos, de Tarascon…

 

Si la construction des ponts sera une des grandes affaires de la ville médiévale, le milieu du 18ème siècle semble avoir marqué le summum de délabrement. En effet un arrêt du conseil de 1740 ordonna la construction des grands chemins de la province et on décida de ne plus accorder de subvention pour les ponts tant que les chemins ne seraient terminés.

 

Août 1731, en même temps que l’on répare une partie du garde fou qui était tombé dans l’eau à cause du pourrissement du bois, on annonce : « qu’un cour du grand pont du côté de la place du Faux bourg menace de tomber, les poutres étant aussi pourries… ». (10)

 

 L’état des pertes essuyées par les inondations de 1772 indique que :  « la communauté de Tarascon a souffert des dommages considérables. Les eaux ayant emporté deux ponts qui servaient de communication dans le pays de Foix, elles ont aussi dégradé tous les ouvrages qui étaient le long de la rivière…et ont enfin crouler dans le fauxbourg une église dont il ne reste que les fondements ». (11)

 

La délibération du 22 mai 1773 nous informe que : « …le pont de cette ville vient d’essuyer de si fortes secousses par l’inondation du 19 mai et par les pièces de bois que les eaux ont entraînées, qu’il s’est abaissé de trois pans et qu’on ne peut presque pas y passer sans danger, il est même à craindre qu’il ne soit totalement emporté s’il survient une seconde inondation… ».

 

 

En 1774, le grand pont est reconstruit et élargi de deux pans et demi et il passe donc à quatorze pans. (12)

 

En 1783, on suspend à nouveau les travaux des ponts pour hâter la constructions des routes.

Ces catastrophes se produisaient pratiquement toutes les années et comme les torrents débordaient souvent , les réparations étaient fréquentes. Les finances de la commune ne permettaient que de reconstruire en bois. Le pont était en permanence en travaux ou bien détruit. La communauté s’épuisa. Car jusqu’au milieu du 19ème siècle rien n’était encore décisif.

 

La route d’Espagne qui traverse Tarascon est la plus importante pour la république de l’An 11 et l’on souligne que lorsque les ponts deviennent impraticables le commerce en souffre considérablement.

 

Le pont de pierre

Tarascon continuait de prospérer . Grand marché de la montagne , entrepôt général des fers de la Vallée du Vicdessos ; ses foires de printemps et de septembre attiraient toujours une affluence considérable d’étrangers. Aussi fallait-il songer à remplacer le pont de bois qui enjambait la capricieuse rivière par un solide pont en pierre de taille.

 

 En 1437, le Gaston IV de Foix renouvelle le privilège déjà accordé aux consuls et habitants de Tarascon en 1333 de lever un droit d’aide , afin de faire grâce aux revenus : « deux piliers de pierre sur le fleuve appelé l’Oriège pour y  bâtir un pont… ». (13)

 

Mais,  trois siècles après la situation est toujours la même rien n’avait été fait ! Car en 1707, Jean-Baptiste Teynier conseiller du Roi et Maire déclare à son conseil que : « les réparations des deux ponts qui sont sur la rivière de l’Ariège consument la communauté, il serait de son bien et de son utilité de prendre des moyens qui puisent la garantir de ces excessives dépenses et qu’il n’en paraît pas de plus sûr que de faire un pilier à pierre et à chaux, au moins au grand pont à l’endroit ou les inondations font le plus grand effort et ou elles emportent ordinairement les aiguilles… ». (14)

 

On envisagera réellement cette construction de piliers qu’à partir de 1777. (15)

En 1779, la communauté, avec la condition d’abandonner son droit de péage, exposa les plans d’un projet de faire bâtir un pont de pierre par la province . Car à cette époque suivant le rapport du Maire Jacques Séré le pont était toujours dans un état de délabrement total, en effet : « le grand pont menace ruine très prochaine, il n’est personne de vous messieurs, qui n’ignore que les poutres , le plancher, les gardes corps sont pourris, que presque chaque jours des bêtes de somme ont été en danger d’y périr , que depuis peu , nombre de personnes ont manqué à être entraînées dans l’eau par la chute d’un garde corps sur lequel ils s’appuyaient… ». (16)

 

Mais malheureusement la Province n’accéda pas aux désirs et besoins de la communauté. Pourtant, les Etats du Pays de Foix engageaient toujours les villes à construire des ponts en maçonnerie et quand ils accordaient une subvention ils exigeaient, si aucun titre formel ne s’y opposait, la suppression du droit de pontonnage.


Dans un procès verbal du Conseil Général de l’an 9 on dénonce que cet impôt (péage) : « est plus nuisible au commerce dans ce département que partout ailleurs, parce que les pauvres habitants des montagnes qui n’ont d’autres ressources que les profits qu’ils peuvent faire sur les bestiaux se trouvent obligés de les faire passer et repasser à diverses barrières pour les conduire aux différentes foires ou souvent ils ne peuvent les vendre ; il en résulte pour eux une répétition de droits à payer qui les ruine… ». (17)

 

Germinal de l’an 6, le pont de bois de Tarascon ainsi que le pont d’Alat, étaient tout deux de nouveau hors d’état de service : « je vous instruit citoyen que le grand pont de cette commune tombe tous les jours pièce à pièce par pourriture, qu’il est percé de trous, que les passants y courent le plus grand danger, que tous les jours il y arrive des accidents… ». (18)

 

Le 4 vendémiaire de la même année pour le grand bonheur de tous les administrés, l’administration centrale du département fera réparer les ouvrages en question. (19)

 

Mais il faut souligner que les débordement de la rivière et les outrages du temps n’étaient les seuls coupables au délabrement continuel du pont. En effet un arrêt du bureau de police administrative de  Tarascon du 15 messidor de l’an 5 indique qu’il : « est défendu jusqu’à nouvel ordre à tout roulier de faire passer sur le dit pont aucune charrette portant plus de poids que ne pourra entraîner un seul cheval ». (20)

 

En effet le gros roulage était aussi très destructif, car des énormes charrettes à cinq et six chevaux chargées de quatre vingt quintaux au moins, traversent quotidiennement le pont et l’affaisse de manière à le détruire entièrement.

 

La route d’Espagne qui en 1858 n’était toujours pas achevée après Ax était l’objet d’un trafic très important. La fréquentation moyenne dans le passage de Tarascon était d’après les statistiques de 1852-53 de 200 colliers par jour, 241 en 1889 et un mouvement annuel de marchandises dépassant les 80 000 tonnes. (21)

 

L’histoire change mais se fait presque toujours au même endroit, d’où les illusions de la continuité.

Et, ce n’est qu’en 1824 que la décision de commencer cet ouvrage tant attendu depuis plusieurs siècles par les Tarasconnais fût enfin prise.

 

Mais, c’était sans compter sur Dame Nature, qui encore une fois par la crue de 1827, alors qu’il était en cours de construction,  détruisit tous les efforts et une partie de ce qui avait été déjà bâti, entraînant par ailleurs le pont de  service et quantité de matériaux. Au moment de l’accident, on avait déjà dépensé 65 678 F ; pour terminer les travaux une nouvelle adjudication s’éleva à 86 402 F, majorant fortement les prévisions initiales. Au total, le pont coûta environ 162 000 Francs. (22)

 

Le pont était tellement attendu par les populations de la montagne, qu’il sera inauguré en 1830 et cela un an avant d’être définitivement terminé.

 

C’était un beau pont construit en marbre brut provenant des belles et abondantes carrières toutes proches de Mercus et de la montagne de "las Fourques" à Tarascon, d’une longueur de 45 mètres et d’une largeur de 9 mètres. Il donna d’ailleurs naissance aux deux quais que nous connaissons actuellement, sur la rive droite l’ancien quai des Cussols qui sera baptisé quai Armand Sylvestre en 1901, et rive gauche le quai de l’Ariège. Il furent élevés sur l’emplacement des maisons de la rue des Cussols et d’anciens jardins qui autrefois s’étalaient en pente douce jusqu’au rivage de la tumultueuse Ariège. Il faut aussi souligner qu’enfin, avec ce nouveau pont, le faubourg Sainte Quitterie depuis son rattachement en 1300, fît vraiment corps avec la ville.

 

Le vieux pont de bois devait résister aux hommes et aux éléments encore quelque temps. Les habitants de Tarascon voulurent le conserver pour « utilité et agrément », mais la municipalité pour le conserver et l’utiliser comme pont piétonnier aurait dût le démolir et le reconstruire à neuf, ce qui aurait entraîné une dépense qui ne paraissait pas assez motivé par le peu d’utilité que la ville en retirerait.

Aussi, pour la première fois de sa longue histoire, il fût donc démoli par décision du Préfet au printemps 1836 et les matériaux vendus pour la somme de 1000 F.(23)

 

 

 

Le 18 juin 1912, Emile Francal maître d’hôtel demandera à la commune l’aliénation d’une partie du quai contigu à son hôtel. Ceci afin de créer un passage dans le mur de la culée de l’ancien pont pour accéder à la terrasse couverte qu’il avait construit au-dessus de la rivière.

 

Aujourd’hui, le limpide miroir des eaux de l’Ariège ou se mêlent celles du Vicdessos ne reflètent plus que la silhouette fantastique des roches dénudées du Castella et d’un hôtel délabré.

 

Le Francal vit ses dernières heures ! peut-on lire dans un magazine municipal. En effet le vieil hôtel ne sera plus sur les futures cartes postales. C’est bien dommage qu’une partie du patrimoine immobilier Tarasconnais tombe ainsi pour toujours dans l’oubli, tout comme les traces du vieux pont de bois.

 

Mais, si depuis 180 ans l’eau de l’Ariège fuit sous les trois grandes arches de pierre, Tarascon sera toujours gai et riant « si pasos y demoros ».

 

 

 

Sur le quai de Sylvestre, à l’heure pâlissante

Où le jour jette encore de tremblantes lueurs,

Qu’il est doux d’aspirer l’haleine caressante

De la brise du soir apportant des senteurs.

                    Jean LAURENT - 1904



Robert-Félix Vicente

 

 

 

 

Sources : 

(AD09 pour Archives Départementales de l’Ariège)

 

 1- Maurice DAVID « le développement des routes et les chemins en Ariège ».(1984)

 2- AD09- 135 EDT CC1 et 1MI 4R10 (acte en langage gascon du 16 juin 1403) 

 3- AD09 – 8° 145 (Achille LUCHAIRE - les idiomes Pyrénéens)

 4- AD09- 135 EDT 15 (Cartulaire de Tarascon n°22)

 5- AD09 – 1 C 156

 6- AD09- 1 C 31 (Arrêt du Conseil d’état du 29 août 1724)

 7- AD09- 1 C 156 (Arrêt du Conseil d’état 1779)

 8- AD09- 135 EDT BB2 (Délibération municipale de mai 1668)

 9- AD09- 135 EDT BB3 (Délibération municipale du 16 juillet 1702)

10- AD09- 135 EDT BB3 (Délibération municipale août 1731)

11- AD09 – 1 C 31 (enquête du 17 septembre 1772)

12- AD09- 135 EDT BB8 (Délibération municipale du 8 sept.1774)

13- AD09- 1 MI 4 R 10 - Fond DOAT.vol 95 f° 188r – 191r

14- AD09- 135 EDT BB4 (Délibération municipale du 14 mars 1707)

15- Archives Nationales- H 1.717 (Mémoire des syndics des états de Foix - 15 février 1777)

16- AD09- 135 EDT BB8 (Délibération municipale du 8 août 1779)

17- AD09- 1 N 3 (P.V du Conseil Général du 15 germinal An 9)

18- AD09- EDT D4 (Délibération du canton de Tarascon du 4 germinal An 6)

19- Archives Nationales- F 14. 776 (routes et ponts)

20- AD09- 135 EDT I2 (arrêt de police du 15 messidor An 5)

21- Archives Nationales- F 14.1687 (rapport du 31 mai 1855)

22- Archives Nationales- F 1C ariège  3

23- AD09- 135 EDT O1

 

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